« 20 minutes » : chronique d’un gâchis
La journée de jeudi devrait être une décisive pour 20 minutes, où la situation a atteint hier son paroxysme, après des mois de tensions accumulées. Historique de cette dégringolade qui a vu l’atmosphère pourrir et la rédaction une nouvelle fois entrer en grève. Ou comment, en l’espace de quelques mois, la direction du gratuit a mis ses salariés au pied du mur et les a poussé à faire grève pour mieux les mater.
La grève des rédacteurs du « print », soit presque une centaine de personnes (y compris les antennes locales), a été votée à l’unanimité mercredi et le quotidien n’est pas paru ce jeudi. Un conseil d’administration a lieu jeudi matin, à 10h, au cours duquel vont se jouer les revendications de cette grève et où Jean-Pierre Bozo, le président de 20 minutes France, va décider, avec ses actionnaires, d’un calendrier à mettre en place pour réaliser des économies. La grève, reconductible, pourrait être revotée à 18h et le site du quotidien, 20minutes.fr devrait décider de suivre ou non le mouvement, selon l’issue de cette réunion matinale (mise à jour 10h10, la grève du site a également été votée). À la rédaction, on évoque plusieurs "hypothèses de travail", plus ou moins drastiques. Parmi les pistes envisagées par les dirigeants : supprimer tous les CDD de la société (18, au total) – un plan qui n’est, selon Bozo, pas encore validé, mais qui fait déjà hurler les journalistes. Une solution inacceptable, à leurs yeux, car outre les drames humains qu’elle occasionne, elle met en péril la qualité d’un journal opérant déjà à flux tendu. À un PDG qui pense pouvoir dégraisser sans changer de ligne éditoriale, les journalistes répondent que 20 minutes ne sera plus le même journal. Deux logiques s’affrontent aujourd’hui : celle des rédacteurs, qui ont manifestement conscience que, dans un contexte de crise dense, il n’y a pas de solution miracle, mais qui souhaitent permettre que le journal se fasse. De l’autre, la logique de l’entreprise de presse et de ses dirigeants.
« Une grève, c’est pire que tout. »
Ces derniers mois attestent du malaise grandissant entre une rédaction qui se sent surveillée et en en danger permanent, et une directrice de rédaction, Corinne Sorin, peu présente. En août dernier, le rédacteur en chef du web, Johan Hufnagel (aujourd’hui, rédacteur en chef de Slate.fr) avait été licencié sans ménagement, les journalistes du site s’étaient alors mis en grève. Début avril, Corinne Sorin faisait parvenir à ses employés un email les mettant en garde. Nous le reproduisons en partie ici : « Comme vous le savez, la situation économique au premier trimestre n’est pas au beau fixe, bien au contraire. D’après les derniers résultats, 20 Minutes France enregistrerait déjà un recul d’environ 2 millions d’Euro au niveau de son chiffre d’affaires à fin mars. Vous savez ce que cela signifie, 2 M€ ? C’est environ 40 postes (hors CDD). Et à cela s’ajoutent des problèmes de trésorerie. Si une solution n’est d’ailleurs pas trouvée d’ici la fin du 2e trimestre, les salaires de juillet, voire de juin, ne pourront être versés. Il ne faut donc pas croire que tout ce que nous vous disons c’est du pipeau. Il faut que vous commenciez à regarder la réalité en face et à l’affronter. (…) Si pour sauver l’entreprise et des CDI, je devais supprimer des postes ou ne pas renouveler des CDD, alors oui je vais le faire, en évitant cependant le plus possible les dysfonctionnements dans les services. » Ce message avait mis, une fois de plus, le feu aux poudres et amené la rédaction à voter, à une courte majorité, une motion de défiance envers Corinne Sorin. En l’absence de réponses de la direction ou de négociation avec les syndicats, une veillée d’armes commence, le divorce est prononcé. À cela vient s’ajouter le ratage du site d’informations économiques E24, lancé le 13 octobre dernier. La baisse des revenus provenant de la publicité, sur laquelle repose le quotidien gratuit, ne suffit plus à justifier le climat délétère et l’échec de la direction qui a finalement mis sa rédaction à genoux.
